Publié le 28 Mars 2010

Ségolène Royal et la leçon des régionales

Ségolène Royal a effectué un score remarquable dans des circonstances très particulières de nature quand même à permettre l'identification des enjeux des prochains scrutins.

Le résultat du 21 mars 2010 laisse apparaitre des enseignements importants sur le comportement de vote des Français.

5 tendances fortes se dégagent :

1)L'importance de l'électorat flottant s'amplifie de façon considérable. L'ajout de l'abstention + des votes blancs + des votes à vocation exclusivement protestataire laisse un montant cumulé de près de 70 % de la totalité du corps électoral potentiel. Cette part d'électorat flottant devrait connaitre l'ajout des votes de "décision de dernière minute". Une récente enquête indique que près de 25 % des participants n'ont pas de vote définitivement ancré au moment même où ils quittent leur domicile pour se rendre à leur bureau de vote.

2)Les médias structurent peu le comportement de vote. D'ordinaire, la structuration concerne la hiérarchisation des enjeux. Le décalage entre les médias et l'opinion publique augmente. Une campagne électorale, c'est une dynamique progressive qui prend corps par l'effet de trois acteurs : responsables politiques, médias, opinion publique. Si chacun de ces trois acteurs vit à son rythme distinct des autres, il ne peut plus y avoir un agenda commun de campagne.

C'est ce qui s'est produit lors des régionales par le divorce entre les sujets de préoccupations et les sujets de controverses. Les seconds ont éclipsé les premiers.

3)Nicolas Sarkozy a été l'enjeu principal. Ce facteur peut porter une part des explications de la forte abstention. C'est un enjeu qui ne concerne pas la vie quotidienne des Français. Il concerne le fonctionnement des Institutions, la stratégie politique, l'anticipation sur l'interprétation éventuelle des résultats.

C'est un thème qui passionne les médias mais peu l'opinion.

Ce volet est intéressant parce qu'il montre l'incapacité des trois acteurs à vivre "la même heure". Les partis politiques ont vécu des controverses très ponctuelles. Les médias ont nationalisé la campagne. L'opinion se repliait sur elle-même au fur et à mesure qu'elle constatait que ses préoccupations quotidiennes restaient à l'écart.

4)L'idéologie disparait du débat. L'actualité la plus immédiate s'impose en permanence. La disparition de l'idéologie déstructure le débat. Derrière le mot idéologie, il n'y a pas nécessairement la réapparition d'un clivage droite / gauche. D'autres thèmes peuvent faire vivre la campagne : le rôle des régions face à l'Etat ? l'implication des régions dans la relance économique ?

5)Chaque parti s'installe dans une stratégie d'évitement. Il est intéressant de noter que chaque parti a réussi à écarter le sujet que l'autre voulait placer au centre du débat. Le PS est parvenu à éviter le débat sur le bilan des régions PS. L'UMP est progressivement parvenue à dénationaliser le débat. Les forces classiques (UMP et PS) avaient des intérêts communs pour marginaliser le Modem qui n'a donc trouvé aucun espace de considération. Les Verts et le FN ont fait cavalier seul s'adressant directement à leurs électorats mais sans réelle controverse globale.

Toute la campagne a été organisée et vécue autour de l'évitement permanent.

Ce préalable effectué, il reste à étudier deux autres volets :
- ce type de campagne est-il spécifique aux régionales ou est-ce une campagne d'apprentissage avec l'émergence de nouvelles tendances applicables à d'autres élections ?
- avec toutes les précautions techniques nécessaires liées aux préalables, des tendances nouvelles de l'opinion sont-elles nées ?

En ce qui concerne l'appréciation sur une "campagne d'apprentissage" avec des données applicables aux futures campagnes, il importe de noter l'impact de la faible notoriété de l'appartenance régionale qui dote cette campagne d'une spécificité certaine.

Les régionales comme "scrutin solitaire" remplissent toutes les données pour une campagne difficile : la notoriété des participants est faible, la notoriété et l'utilité pratique de la collectivité sont faibles …

Avec ces deux réalités, faire vivre une campagne régionale exige des efforts particuliers.

Par conséquent, il parait excessif de tirer des enseignements généraux d'une campagne très particulière. Le scrutin régional a souvent été couplé à d'autres scrutins : en 1986, le scrutin régional était couplé avec des législatives, en 2004, le scrutin régional était couplé avec des cantonales...

Faire vivre un scrutin régional seul, c'était un immense défi. Les régionales 2010 sont donc marquées par une indiscutable spécificité.

Pour autant, ce scrutin laisse apparaître des traits de l'opinion qui méritent une certaine attention.

L'opinion publique présente deux caractéristiques :
- elle est déboussolée,
- elle est en mal de revanche.


L'opinion publique est déboussolée, parce qu'elle n'a plus  confiance.

Cette confiance a été ébranlée par :
- l'absence de résultats concrets depuis 2007,
- par les moeurs politiques qui l'installent dans le sentiment que les principaux décideurs ne connaissent pas "la vraie vie" et tout particulièrement celle née de la crise de l'automne 2008,
- par la fonction présidentielle qui, sous Nicolas Sarkozy, expose excessivement des volets de tempéraments dans des conditions particulièrement inhabituelles et clivantes.

L'opinion publique est aussi, voire surtout maintenant, en mal de revanche. L'offre 2010 a été très pauvre parce que de nombreux candidats potentiels avaient le sentiment juste et légitime qu'ils seraient scotchés au bilan Sarkozy et que donc la victoire deviendrait impossible.

Ce scrutin confirme donc l'indiscutable crise de la représentation politique en France et l'amplifie.

Cette crise encore larvée avait expliqué pour partie le succès de Nicolas Sarkozy en 2007. Elle est probablement plus profonde à ce jour.

Cette crise est d'abord une crise d'identité du personnel politique. Les illustrations en sont nombreuses. L'étiage militant faiblit. L'affirmation de leadership est bloquée par des querelles internes sans fin. La fonction parlementaire n'a pas retrouvé son lustre. La fonction gouvernementale est désormais affectée par un affaiblissement sans précédent sous la Vème République. La présidentialisation absolue du système politique modifie toute la compétition politique.

Chacun perçoit bien que la resocialisation de l'opinion Française va passer par ces deux défis :
- recréer une offre d'idéal,
- réinstaller le citoyen au centre de l'action.

Dans une opinion aussi indécise, le candidat qui parviendra à répondre à ces deux défis dans le cadre de la présidentielle 2012 fera probablement bouger les lignes dans des conditions considérables.

Tout l'enjeu pour une candidate comme Ségolène Royal consiste à définir ce nouvel idéal et les conditions nouvelles de participation du citoyen à l'engagement collectif.

Si elle y parvient sur le plan national dans des conditions identiques à sa campagne régionale, les lignes classiques devraient beaucoup évoluer.